lundi 28 février 2011

Jane Austen : "Mansfield Park"

http://les-livres-de-b0uille.cowblog.fr/images/mansfieldparkcouv.jpgFanny Price, âgée de dix ans, est issue d'une famille pauvre. Sa mère, bien que de bonne famille, s'est déclassée en épousant un homme vulgaire et sans situation. Ses soeurs aînées ont fait de meilleurs mariages : l'une a décroché le jackpot en devenant lady Bertram, tandis que l'autre, Mrs Norris, a épousé un respectable clergyman qui l'a laissée veuve assez rapidement.  Sir Thomas et lady Bertram décident de venir en aide à la famille Price, en accueillant sous leur toit Fanny, l'aînée des filles, et en assurant son éducation.
Le contraste est grand entre le taudis où elle vivait à Portsmouth et la magnifique propriété de Mansfield Park. Mais pour l'enfant, ce changement de situation est difficile à vivre. Chez ses parents, elle se rendait utile et était appréciée par ses frères et soeurs. A Mansfield Park, elle est l'obligée des Bertram, et son statut de parente pauvre lui est souvent reproché. Son oncle, sir Thomas, se montre sévère et distant. Lady Bertram ne lui veut aucun mal, mais c'est une femme indolente et égocentrique, surtout préoccupée de son confort. Mrs Norris, autoritaire et acariâtre, qui dirige la maisonnée en lieu et place de sa soeur, a pris en grippe la pauvre Fanny et l'accable d'ordres et de reproches. L'aîné de ses cousins, Tom, ne se soucie pas d'elle. Ses cousines Maria et Julia, riches, belles et choyées, méprisent cette petite fille insignifiante. Seul Edmund, le second fils de la famille, s'intéresse à elle, et la traite avec bonté. Grâce à lui, Fanny parvient à se faire tant bien que mal à sa nouvelle situation. L'affection qu'elle lui porte devient de plus en plus forte...
Quelques années ont passé, et sir Thomas part pour les Antilles où il possède des plantations.  Maria fait la connaissance de Mr Rushworth, un voisin riche et passablement stupide, et se fiance avec lui. Henry et Mary Crawford s'installent aux alentours de Mansfield Park. Ils sont frère et soeur, séduisants et retors. Lui, bien qu'il n'ait aucunement l'intention de se marier, entreprend de tourner la tête aux deux soeurs Bertram, et de détourner Maria de son fiancé. Elle, désirant se faire une place dans la haute société, projette d'épouser le fils aîné d'une famille riche. Pourtant, Mary Crawford ne jette pas son dévolu sur Tom : c'est Edmund, le cadet, qui l'attire, quoiqu'elle s'en défende : non seulement il n'héritera pas du domaine et du titre, mais il se destine à la prêtrise ! La jeune fille, qui dédaigne le clergé, tente de le convaincre de choisir une profession plus lucrative. Edmund, sous le charme, demeure cependant fidèle à sa vocation. Fanny, qui n'est plus une enfant, perçoit bien ce qui se passe entre eux, et en souffre. Elle n'apprécie ni Mary Crawford, qu'elle considère comme une intrigante, ni son frère Henry, dont elle a pu observer les manigances. Mais ce dernier, peu à peu, devient sensible à ses charmes. Il se met en tête de la conquérir, avant de tomber dans son propre piège, et de lui déclarer sa flamme...
Ce roman de Jane Austen, contrairement à "Orgueil et préjugés" (le plus emblématique) ou "Emma", met en scène une héroïne timide, peu sûre d'elle, maladive et plutôt effacée. Pourtant, contrairement aux apparences, Fanny n'est pas dépourvue de caractère. Elle campe droit sur ses positions, observe avec lucidité ceux qui l'entourent, désapprouve l'engouement de ses cousins et de leurs amis pour le théâtre amateur (activité peu convenable à l'époque), et ne se laisse pas imposer un mariage qui ne lui convient pas. Elle se dévoue pour les autres, peine à s'affirmer et à se faire respecter, mais vu sa position et son vécu, ce n'est guère étonnant : d'abord petite maman pour ses frères et soeurs cadets, elle se retrouve ensuite contrainte à jouer un rôle humiliant dans une famille riche qui l'a recueillie, non par charité véritable, mais en quelque sorte pour faire sa B.A. (sous l'impulsion de Mrs Norris, qui aime se montrer généreuse avec l'argent des autres). On attend d'elle qu'elle se montre discrète, humble et reconnaissante, et elle n'a d'autre choix que de se conformer à cette attente. Par-dessus le marché, elle est en butte aux récriminations injustes de Mrs Norris, qui projette sur elle ses frustrations, elle-même profitant des largesses de sir Thomas sans scrupules. Fanny n'a finalement pas la possibilité de développer sa propre personnalité. Un psychologue qui lirait ce roman pourrait diagnostiquer en elle l'existence d'un "faux self", c'est-à-dire d'une personnalité d'emprunt qu'elle adopte de façon insconsciente pour se faire accepter ; théorie qui expliquerait d'ailleurs les migraines persistantes de Fanny, symptômes d'une colère cachée et d'une souffrance que le sujet ne peut manifester autrement.
Les personnages de Mary et Henry Crawford, vénaux, peu scrupuleux, charmeurs, qui tous deux se laissent séduire par des êtres qui leur sont moralement bien supérieurs, participent beaucoup à l'intérêt de ce roman. Même la revêche Mrs Norris, qui secourra sa nièce Maria dans son indignité, n'est pas sans nuances...

Autres avis : Karine, Lilly, B0uille

dimanche 27 février 2011

Sofi Oksanen : "Purge"

http://img.over-blog.com/92x131/2/01/16/94/purge.jpegNous sommes en 1992, dans un village estonien. L'URSS est en passe d'être démantelée, l'Estonie vient de recouvrer son indépendance, et Aliide Truu, qui a été mariée de longues années à un dirigeant communiste, est la proie de voyous nationalistes. Ils ont brûlé son sauna, lancent des cailloux sur ses vitres, la traitent de "sale Russe". La vieille dame renoue avec la peur qui l'a longtemps hantée...
N'est-ce pas la peur qui l'a amenée, jadis, à épouser  Martin, un homme qui la dégoûtait physiquement, et dont elle ne partageait pas les idéaux  communistes? Aliide, en fait, n'a jamais été politisée. Mais, à une certaine époque, il valait mieux faire profil bas et épouser les valeurs du régime soviétique. Maladivement jalouse de sa soeur aînée Ingel, Aliide s'est éprise de Hans dès le premier regard. Mais le destin a voulu que Hans, nationaliste d'origine allemande et opposant au régime soviétique, épouse Ingel... Pour avoir été simplement soupçonnées de nourrir les bandits nationalistes (Hans et ses complices) qui se cachaient dans la forêt, Aliide et Ingel, et même la petite Linda, ont subi les pires outrages de la part des bolchéviques. Aliide, en proie à la terreur et à la honte,  se met en tête d'épouser Martin, un communiste nouvellement arrivé dans son village, afin de n'être plus jamais inquiétée. Toujours dévorée de jalousie envers sa soeur et sa nièce Linda, elle accepte les pires compromissions, dans l'espoir fou de conquérir Hans qu'elle cache à l'insu de son mari, et de s'enfuir avec lui...
Qu'est-il advenu des uns et des autres, de leurs vies et de leurs rêves, lorsque, en 1992, Aliide découvre dans la cour de sa ferme une jeune femme terrorisée et en piteux état? Qui est cette Zara, une Russe de Vladivostok qui parle un estonien étrangement vieillot, et qu'a-t-elle à faire ici ? Elle prétend fuir un mari violent, mais la réalité qu'elle tente de cacher est bien plus sordide encore, et elle n'est pas là par hasard. Au soir de sa vie, Aliide réalise qu'elle n'échappera pas à ce passé qui la tourmente...
Dans ce roman très sombre et très cru, Sofi Oksanen nous fait toucher du doigt la réalité de ces pays de l'Est, hier soumis au féroce joug soviétique, aujourd'hui en proie à un capitalisme débridé sans foi ni loi. Certains lui reprochent d'avoir trop versé dans le glauque. En effet, Sofi Oksanen ne nous épargne aucun détail sordide, et bien sûr que cela est dérangeant  pour le lecteur, mais je ne crois pas qu'il s'agisse là de complaisance malsaine. Comment l'auteur aurait-elle pu dénoncer avec autant de force le sort épouvantable fait aux femmes si elle avait choisi d'édulcorer son récit ? Par ailleurs, on lui a fait grief d'avoir victimisé les femmes et de leur avoir atttribué le beau rôle dans son récit, tout en donnant des hommes une image épouvantable. Je ne sache pas, pourtant, que le personnage d'Aliide soit particulièrement reluisant ! Par ailleurs, si les situations dépeintes par Sofi Oksanen  peuvent paraître extrêmes, elles ne sont pas issues de son imagination : les bolchéviks ont bien utilisé le viol et les sévices sexuels à l'encontre des femmes qu'ils soupçonnaient d'être des traîtresses, quant à la prostitution forcée des femmes de l'Est vers les pays occidentaux, c'est un phénomène contemporain qui, malheureusement, n'est pas près de s'arrêter. Je ne pense pas que le propos de Sofi Oksanen soit d'affirmer que tous les hommes sont des salauds, et que toutes les femmes sont opprimées, ce qui serait  en effet stupide, mais plutôt de montrer que dans les sociétés qui vont mal, les femmes (voire les fillettes) sont les premières victimes.
Un roman dérangeant dans le bon sens du terme, dommage que certains lecteurs masculins l'aient perçu comme une attaque à l'encontre du sexe fort.
 
 
 
 
Merci à Fransoaz pour ce Livre Voyageur !

samedi 26 février 2011

Carl-Johan Vallgren : "Les aventures fantastiques d'Hercule Barfuss"


http://www.babelio.com/couv/21411_1016426.gifNous sommes en 1813, à Königsberg, patrie du philosophe Kant, en Prusse Orientale. Deux prostituées accouchent le même soir, dans la "Maison des Désirs", un bordel miteux. Le docteur Görz est appelé au chevet de l'une d'entre elles, dont la vie est en danger. Elle donne naissance à un petit garçon contrefait, d'une laideur sans pareille, auquel on ne donne même pas une heure à vivre - et qui pourtant s'accrochera à l'existence, jusqu'à atteindre l'âge canonique de cent un ans ! Dès ses premiers instants, le petit Hercule Barfuss possède un don de clairvoyance inné, qui lui permet de s'introduire dans la conscience de son vis-à-vis et d'y lire ses pensées les plus secrètes. Le docteur Görz en fait les frais, et, bien qu'athée convaincu, déclare que cet enfant est le diable...
Dans une chambre voisine, une petite fille, saine et ravissante, voit je jour, et la naissance se déroule normalement. Hercule et Henriette grandissent ensemble et s'aiment d'amour tendre. Le petit garçon, soigneusement tenu à l'écart du monde extérieur, est bien traité par ces dames, mais ne peut apparaître devant leurs clients, car sa difformité fait horreur. Mais sa différence va bien au-delà de son aspect physique. Né sourd-muet, il comprend les autres et en est compris par transmission de pensée. Ses bras et ses mains étant atrophiés, il se sert de ses orteils pour tous les gestes de la vie quotidienne ; plus tard, il parviendra même à jouer de l'orgue en virtuose avec ses pieds, car la musique pénètre en lui sans qu'il l' "entende" à proprement parler. D'ailleurs, toutes les vibrations du monde extérieur entrent en lui, il est sensible à ce qui se passe autour de lui, perçoit les faits et gestes, et les pensées des gens qui l'environnent, même s'ils sont hors de vue. C'est ce qui lui permet de déceler le danger qui menace successivement sa mère adoptive et Henriette, mais ce don étrange fera aussi son malheur et celui de ses proches, puisque le bordel de Mme Schall sera bientôt fermé, que ses pensionnaires - Henriette y compris - seront jetées à la rue et dispersées, et que lui-même se passera de longues années dans un mouroir infâme, avant d'être recueilli dans un monastère, puis sera contraint de fuir à travers l'Europe, traqué de ville en ville par des hommes de main du Vatican lancés à ses trousses, gardant au coeur l'espoir insensé de revoir Henriette...
Un roman aussi divertissant qu'érudit, vraiment passionnant, même si l'intrigue est échevelée, et parfois capillotractée. A ne pas mettre entre toutes les mains cependant, certains passages sont vraiment très, très glauques...

 
 
 
Merci aux éditions Lattès pour l'envoi de ce livre.

vendredi 25 février 2011

Astrid Lindgren : "Les nouvelles farces d'Emil"


http://www.images-chapitre.com/ima2/newnormal/633/8989633_4020701.jpgEmil Svensson est un petit garçon âgé de sept ans, qui vit dans une ferme en Suède, à la fin du XIXe siècle avec sa famille : son père Anton, sa mère Alma, sa petite soeur Ida, ainsi que le valet Alfred et la servante Lina. Turbulent, espiègle, il n'a pas son pareil pour faire des bêtises, et se plaît à imposer ses quatre volontés à son entourage. Tout le village dit de lui qu'il finira mal, au grand dam de sa maman qui l'adore et lui pardonne tout. Son père, sans être un tortionnaire, est plus sévère à son égard. Alfred lui est très attaché, Lina ne lui témoigne aucune indulgence et lui préfère la petite Ida, plus sage, laquelle idolâtre son grand frère même s'il n'est pas toujours gentil envers elle ! Emil est tellement drôle et attachant, avec sa figure d'ange et son don pour la répartie, qu'on lui donnerait le bon Dieu sans confession. L'auteur le présente avec beaucoup de tendresse, mais sans complaisance aucune, comme un petit bonhomme au caractère affirmé, qui sait très bien comment enrouler sa maman et sa petite soeur autour de son petit doigt, et qui deviendrait un tyran en culottes courtes si son père n'y mettait pas un peu le holà ! Les punitions qu'Anton Svensson inflige à Emil ne sont pas traumatisantes : en général, il l'enferme dans la menuiserie, où l'enfant passe le temps en sculptant un petit bonhomme en bois.
"Son papa lui disait toujours :
- Tu resteras là juste le temps qu'il faut pour que tu réfléchisses bien à la bêtise que tu viens de faire. Comme ça tu ne recommenceras pas.
Emil était très raisonnable sur ce point et recommençait rarement la même blague deux fois de suite. Il en inventait toujours une nouvelle."
Emil ne reçoit pas de corrections physiques, comme c'était l'usage à l'époque : le fait est que l'auteur y était opposée (pour la petite histoire, la Suède a interdit les châtiments corporels en 1979 et s'en félicite, de même que les pays qui l'ont suivie dans cette voie).
Pour autant, les parents d'Emil ne sont pas décrits de façon idyllique. Ils apparaissent plutôt comme des gens ordinaires, et pas particulièrement futés. Lorsque Emil se coince la tête dans une soupière, le premier réflexe de sa maman est bien sûr de la casser, mais son mari intervient :
"- Jamais de la vie ! Cette soupière a coûté quatre couronnes. On ferait mieux d'aller chez le docteur, à Mariannelund. Lui, il saura l'enlever. Du reste, il ne fait payer que trois couronnes pour une consultation. Comme ça, on économisera une couronne.
La maman d'Emil trouva l'idée excellente. Ce nétait pas tous les jours que l'on économisait une couronne entière. Elle pensa à toutes les belles choses que l'on pouvait acheter avec cette somme."
Malheureusement, le pauvre Emil casse accidentellement la soupière dans le cabinet du docteur, en voulant saluer ce dernier...
"- Et voilà ! Quatre couronnes qui partent en fumée ! murmura le papa d'Emil à son épouse.
Le docteur l'entendit malgré tout.
- Pourtant, vous avez économisé une couronne... Car, normalement, je prends cinq couronnes pour dégager les petits garçons coincés dans une soupière. et là, il a réussi à le faire tout seul.
Le papa d'Emil fut ravi, et reconnaissant à Emil d'avoir brisé la soupière, et, ainsi, de lui avoir fait économiser une couronne. Il s'empressa de ramasser les deux morceaux, et de sortir avec Emil et la maman d'Emil. Une fois dans la rue, la maman d'Emil demanda :
- Rendez-vous compte ! Encore une couronne de gagnée ! Qu'allons-nous acheter avec ça ?"
Bien entendu, Emil n'en reste pas là, et trouve le moyen, sur le chemin du retour, d'avaler une pièce de cinq öre qu'il a reçue en récompense pour l'argent prétendument économisé... Sa mère, inquiète pour sa santé, souhaite retourner voir le médecin, mais son mari s'en indigne :
" - Ah, toi, tu n'y vas pas de main morte ! dit le papa d'Emil. Tu veux que nous payions cinq couronnes au docteur pour récupérer une pièce de cinq öre ? Dis-moi un peu, tu avais quelles notes en calcul, à l'école ?"
Le lecteur d'aujourd'hui peut s'indigner à bon compte de tous ces calculs d'apothicaire... Mais à cette époque, les enfants n'étaient pas sacralisés comme ils le sont de nos jours, et une couronne représentait une forte somme pour des gens qui, sans être pauvres, n'étaient pas riches.
Cette édition récente résulte d'une refonte de la précédente, parue sous le titre de "Zozo la tornade". La traduction est plus fidèle, et les illustrations originales de Björn Berg, drôles et caustiques, y figurent.

Astrid Lindgren : "Les farces d'Emil"


http://www.images-chapitre.com/ima2/newnormal/633/8989633_4020701.jpgEmil Svensson est un petit garçon âgé de sept ans, qui vit dans une ferme en Suède, à la fin du XIXe siècle avec sa famille : son père Anton, sa mère Alma, sa petite soeur Ida, ainsi que le valet Alfred et la servante Lina. Turbulent, espiègle, il n'a pas son pareil pour faire des bêtises, et se plaît à imposer ses quatre volontés à son entourage. Tout le village dit de lui qu'il finira mal, au grand dam de sa maman qui l'adore et lui pardonne tout. Son père, sans être un tortionnaire, est plus sévère à son égard. Alfred lui est très attaché, Lina ne lui témoigne aucune indulgence et lui préfère la petite Ida, plus sage, laquelle idolâtre son grand frère même s'il n'est pas toujours gentil envers elle ! Emil est tellement drôle et attachant, avec sa figure d'ange et son don pour la répartie, qu'on lui donnerait le bon Dieu sans confession. L'auteur le présente avec beaucoup de tendresse, mais sans complaisance aucune, comme un petit bonhomme au caractère affirmé, qui sait très bien comment enrouler sa maman et sa petite soeur autour de son petit doigt, et qui deviendrait un tyran en culottes courtes si son père n'y mettait pas un peu le holà ! Les punitions qu'Anton Svensson inflige à Emil ne sont pas traumatisantes : en général, il l'enferme dans la menuiserie, où l'enfant passe le temps en sculptant un petit bonhomme en bois.
"Son papa lui disait toujours :
- Tu resteras là juste le temps qu'il faut pour que tu réfléchisses bien à la bêtise que tu viens de faire. Comme ça tu ne recommenceras pas.
Emil était très raisonnable sur ce point et recommençait rarement la même blague deux fois de suite. Il en inventait toujours une nouvelle."
Emil ne reçoit pas de corrections physiques, comme c'était l'usage à l'époque : le fait est que l'auteur y était opposée (pour la petite histoire, la Suède a interdit les châtiments corporels en 1979 et s'en félicite, de même que les pays qui l'ont suivie dans cette voie).
Pour autant, les parents d'Emil ne sont pas décrits de façon idyllique. Ils apparaissent plutôt comme des gens ordinaires, et pas particulièrement futés. Lorsque Emil se coince la tête dans une soupière, le premier réflexe de sa maman est bien sûr de la casser, mais son mari intervient :
"- Jamais de la vie ! Cette soupière a coûté quatre couronnes. On ferait mieux d'aller chez le docteur, à Mariannelund. Lui, il saura l'enlever. Du reste, il ne fait payer que trois couronnes pour une consultation. Comme ça, on économisera une couronne.
La maman d'Emil trouva l'idée excellente. Ce nétait pas tous les jours que l'on économisait une couronne entière. Elle pensa à toutes les belles choses que l'on pouvait acheter avec cette somme."
Malheureusement, le pauvre Emil casse accidentellement la soupière dans le cabinet du docteur, en voulant saluer ce dernier...
"- Et voilà ! Quatre couronnes qui partent en fumée ! murmura le papa d'Emil à son épouse.
Le docteur l'entendit malgré tout.
- Pourtant, vous avez économisé une couronne... Car, normalement, je prends cinq couronnes pour dégager les petits garçons coincés dans une soupière. et là, il a réussi à le faire tout seul.
Le papa d'Emil fut ravi, et reconnaissant à Emil d'avoir brisé la soupière, et, ainsi, de lui avoir fait économiser une couronne. Il s'empressa de ramasser les deux morceaux, et de sortir avec Emil et la maman d'Emil. Une fois dans la rue, la maman d'Emil demanda :
- Rendez-vous compte ! Encore une couronne de gagnée ! Qu'allons-nous acheter avec ça ?"
Bien entendu, Emil n'en reste pas là, et trouve le moyen, sur le chemin du retour, d'avaler une pièce de cinq öre qu'il a reçue en récompense pour l'argent prétendument économisé... Sa mère, inquiète pour sa santé, souhaite retourner voir le médecin, mais son mari s'en indigne :
" - Ah, toi, tu n'y vas pas de main morte ! dit le papa d'Emil. Tu veux que nous payions cinq couronnes au docteur pour récupérer une pièce de cinq öre ? Dis-moi un peu, tu avais quelles notes en calcul, à l'école ?"
Le lecteur d'aujourd'hui peut s'indigner à bon compte de tous ces calculs d'apothicaire... Mais à cette époque, les enfants n'étaient pas sacralisés comme ils le sont de nos jours, et une couronne représentait une forte somme pour des gens qui, sans être pauvres, n'étaient pas riches.
Cette édition récente résulte d'une refonte de la précédente, parue sous le titre de "Zozo la tornade". La traduction est plus fidèle, et les illustrations originales de Björn Berg, drôles et caustiques, y figurent.

jeudi 24 février 2011

Kari Hotakainen : "La part de l'homme"


http://www.bibliosurf.com/local/cache-vignettes/L156xH250/arton22742-2f87d.jpgElle n'aime pas la littérature, Salme Malmikunnas. A ses yeux, la fiction n'est qu'un ramassis de mensonges et, en tant que tel, n'a aucune valeur. Les bons livres, ce sont les livres pratiques ou documentaires, ceux qui nous apportent un savoir ou un savoir-faire utile, et ne contiennent aucune affabulation. Un destin malicieux lui fait rencontrer un écrivain en panne d'inspiration, qui lui propose 5000 euros en échange du récit de sa vie, La vieille dame, tentée d'accepter, exige d'abord qu'il s'en tienne strictement à la vérité - la vérité telle qu'elle sortira de sa bouche - mais puisqu'il l'humilie en insistant pour embellir sa vie, pour la romancer, alors elle exige sept mille euros, qu'il peine à réunir. C'est qu'elle a besoin de cet argent pour l'offrir à sa fille aînée, Helena,  à qui il vient d'arriver malheur. Un malheur dont Salme ne veut pas parler à l'écrivain, car si elle accepte de ne dire que la vérité, elle ne s'engage pas à lui livrer toute la vérité. Elle se permet donc certaines élisions. Mais l'auteur a bientôt des soupçons sur la véracité de son récit... Salme est-elle de bonne foi en ce qui concerne les situations de ses enfants, en particulier celle de son fils Pekka ? Mènent-ils tous trois des vies heureuses et de brillantes carrières, ou bien mentent-ils à leur mère pour la protéger ? Salme, aujourd'hui retraitée, est une ancienne mercière. Elle et  son mari Paavo ont trimé toute leur vie, au grand dam des envieux, pour atteindre un certain confort. Elle ne comprend rien à cette nouvelle époque ultra-libérale dans laquelle le travail n'est plus une valeur sûre et où le mensonge fait loi. Helena, Pekka et Maija sont tour à tour complices et victimes de ce système où le langage est hypertrophié et ne sert qu'à séduire et à pervertir, à vendre ou à se vendre. La langue, au propre comme au figuré, est l'organe du mensonge, du déni ; au lieu de nous relier au réel, elle nous en sépare par un écran de fumée. Un beau parleur, qui a causé par son inattention un drame irrémédiable, ne s'insurge-t-il pas, lors de sa déposition, contre les mots qu'emploie le commissaire, contre la façon dure et implacable dont celui-ci qualifie sa négligence criminelle ? Les conséquences de son acte importent moins à ses yeux que ce qu'on peut dire de lui..Il subira d'ailleurs par la suite - mais ce ne sera pas le fait de la justice - un châtiment symbolique, mais non moins cruel...
Un roman original et intrigant, qui donne de la Finlande actuelle une image plutôt inquiétante.
 
 
Autres avis : Clara, Dominique84
 
C'est une lecture commune avec Cryssilda  

Sigrid Undset : "Vigdis la farouche"


http://www.decitre.fr/images/genere-miniature.aspx?ndispo=/gi/grande-image-non-disponible.jpg&img=/gi/17/9782234046917FS.gif&wmax=155&hmax=239&loupe=trueCette histoire se déroule en plein Moyen Âge, entre l'Islande et la Norvège, alors que la Scandinavie commençait tout juste à être christianisée. Viga Ljot est un jeune Islandais âgé de vingt ans, estimé pour sa bravoure et ses divers dons. Un été, il accompagne son oncle Veterlide, qui l'a élevé, en Norvège, où ils se rendent pour affaires avec tout leur équipage. Lors de leurs pérégrinations, ils remontent la rivière Frysja, et, retardés par l'absence de vent et le brouillard, ils demandent l'hospitalité à Gunnar de Vadin, qui possède un riche domaine et qui les accueille chaleureusement, ainsi que le veut la tradition. Deux femmes règnent sur la maisonnée :  Vigdis, ravissante demoiselle au caractère ardent et indomptable, et la douce et humble Aesa, sa nourrice et mère d'adoption. Viga Ljot se prend de passion pour Vigdis. Fou de jalousie à l'idée qu'elle puisse en épouser un autre, il défie violemment son rival, Kare,  ami d'enfance de Vigdis auquel Gunnar souhaite marier sa fille. Son comportement outrancier compromet ses chances d'épouser Vigdis, d'autant plus qu'il s'est lié avec les ennemis jurés de Gunnar, un certain Arne et ses deux fils, personnages belliqueux et malveillants. Il a donc bafoué les lois de l'hospitalité, et Gunnar ne souhaite pas l'avoir pour gendre. D'un autre côté, Vigdis a une forte personnalité, et entend choisir son époux par elle-même. Bien que le comportement de Ljot lui fasse honte, elle ne peut occulter les sentiments brûlants qu'elle éprouve pour lui. Malgré ses réticences, elle accepte de le rencontrer en cachette de son père. Mais un soir, le jeune homme abuse d'elle dans les bois. Vigdis en est meurtrie, son courroux dépasse toute mesure, et sa vie devient un enfer. Enceinte, elle parvient à dissimuler sa grossesse à Gunnar, en s'exilant avec Aesa dans un chalet durant la belle saison. Dans la forêt, elle met au monde un enfant qu'elle abandonne à son sort, mais qui est recueilli par Skopfe, le fils d'Aesa, et qu'elle accepte finalement, bon gré mal gré, d'élever. Après bien des épreuves, Vigdis se convertit à la foi chrétienne, et fait baptiser également son fils, Ulvar. En rêve, elle rencontre même le Christ, qui lui fait prendre conscience de sa propre dureté. Pourtant, elle élève Ulvar dans la haine de son père, qu'il ne connaît pas. Entretemps, Ljot est rentré en Islande, où il s'est marié et a eu des enfants. Mais Vigdis règne seule dans son coeur. Bien des années plus tard,  par l'intermédiaire de leur fils Ulvar, Ljot et Vigdis se retrouvent pour une ultime confrontation...
Un roman âpre et magnifique, et une histoire poignante. Sigrid Undset  excelle aussi bien dans la description des paysages nordiques que dans celle des passions qui agitent ses héros. Les moeurs violentes de l'époque y sont décrites sans concession, mais le repentir et la rédemption n'en sont pas absents. L'auteur y fait très clairement l'apologie du christianisme, dont les valeurs s'opposent à celles du paganisme encore très prégnant en ce XIIème siècle.
 
Autres avis : Miss-ter

mercredi 23 février 2011

Tarjei Vesaas : "Les oiseaux"

http://www.livres-addict.fr/images_livres/oiseaux.jpgMattis, à trente-sept ans, est l'un de ces "pauvres en esprit" (et non simples d'esprit !) auxquels les Evangiles affirment que le Royaume des Cieux leur appartient. Surnommé "la Houppette", il est universellement considéré comme l'idiot du village, le bon à rien aux propos décousus. S'il vivait de nos jours, il serait considéré comme déficient intellectuel, handicapé mental, inadapté social - ou, plus plaisamment, "différent", selon l'évolution la plus récente de la novlangue. Il vivrait dans un centre spécialisé, percevrait une pension et travaillerait peut-être dans un CAT, à son corps défendant.
Mais nous sommes en Norvège, dans la première moitié du XXème siècle, et Mattis, faute d'institutions, vit dans sa maison natale près du lac, à la charge de sa soeur Hege, qui tricote des chandails pour le nourrir. Comme ce travail ne leur rapporte pas de quoi bien vivre, elle le houspille pour qu'il se place comme journalier dans les fermes avoisinantes. Seulement voilà, l'infortuné Mattis est inapte au travail : lent dans ses gestes malgré sa bonne volonté, il se laisse distraire par le flux ses pensées, par les amoureux qui se taquinent près de lui ou les oiseaux qui passent au loin...
Plus encore, il a son propre système de valeurs, et n'a qu'une faible notion de ce qui, aux yeux des autres, est important : travail, subsistance, respectabilité, prestige... Il a aussi sa façon à lui de s'approprier le langage ; de ce fait, aucune conversation n'est possible entre lui et les "sages", les "futés", comme il les appelle. Il sent que les villageois se moquent de lui, ou le prennent en pitié dans le meilleur des cas. Il devine aussi qu'il représente pour sa soeur un fardeau, mais n'en a qu'une demi-conscience, car se l'avouer clairement serait insupportable. Mais il se sait différent.
La nature est pour lui un refuge. Lorsqu'il se promène dans la forêt ou qu'il traverse le lac dans sa barque, il se sent dans son élément. Pour lui, une passée de bécasses au-dessus du toit de sa maison est un événement d'importance, et lorsqu'il découvre par la suite des empreintes de pattes dans le sol, il  comprend que ces signes lui sont destinés, et entame avec l'oiseau une correspondance suivie. Perturbé par le fait que les gens du lieu  ont malicieusement surnommé "Hege et Mattis" deux trembles morts restés debout près de leur maison, il est atterré le jour où l'un d'entre eux est foudroyé par l'orage, y voit un mauvais présage - est-ce pour lui ou pour sa soeur ? Car, dans sa conception du monde, rien n'arrive par hasard, et tout fait signe. Il n'y a pas pour lui de hiérarchie formelle entre l'humain et le non-humain, le vivant et l'inanimé.
Puisqu'il aime à canoter sur le lac, sa soeur lui suggère, sans réfléchir, de s'établir comme passeur entre le village et l'île. Il ne passe jamais personne, mais Mattis prend l'idée très au sérieux. Dès le premier jour, il transporte un client, qui sera d'ailleurs le dernier : Jörgen, un bûcheron qui cherche du travail et un toit. Mattis lui propose de prendre penson chez eux, mais il s'en repentira vite, car Hege et Jörgen s'éprennent l'un de l'autre, et sa soeur s'éloigne de lui... Dans l'attachement qui le lie à Hege, il entre une part de désir enfoui, car Mattis n'a jamais connu de femme. Désormais, il est tenaillé entre la jalousie, le désir de voir sa soeur  heureuse, les sentiments mêlés de sympathie naissante et d'aversion que lui inspire Jörgen. Un drame se noue ainsi, qui s'achèvera tragiquement, dans le renoncement et le silence...
Un roman profond, mais déroutant. Je m'y suis sentie moins à mon aise que dans "Palais de glace" ou dans "Les chevaux noirs", du même auteur, qui m'ont vraiment fait vibrer.
 

lundi 21 février 2011

Arto Paasilinna : "Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen"


http://storage.canalblog.com/21/76/536764/35668064_p.jpgEn ouvrant un roman d'Arto Paasilinna qui figure dans ma PAL depuis des temps immémoriaux, je suis tombée sur ces propos glaçants : « Le diable rôde parmi nous tel un lion rugissant. Mais quand Dieu lui cingle l’échine de son fouet, il y a du poil qui vole et la Malin chie dans son froc. » Propos extraits de l'homélie d'Oskari Huuskonen, pasteur luthérien déjanté qui sévit dans la petite paroisse de Nummenpää. Un prédicateur survolté, qui pourtant croit de moins en moins en Dieu, profère des prêches  hétérodoxes, et écrit des articles iconoclastes dans des journaux nationaux. Il mène une vie de paillard, semant des enfants naturels à gauche et à droite, au grand dam de son épouse, Saara, professeur de suédois, une femme snob et imbue d'elle-même, qui s'ennuie à la campagne et dont le rôle d'épouse de pasteur l'assomme. Huuskonen est dans le collimateur de son évêque, un prélat hypocrite et conformiste, pour qui un bon pasteur doit ressembler à M. Tout-le-Monde et se conformer à la doctrine officielle de l'Eglise luthérienne.
A Nummenpää, un drame vient de se produire. Suite à une course-poursuite rocambolesque opposant une ourse adulte à une habitante du village, toutes deux ont grillé en montant sur des lignes à haute tension. Restent deux oursons orphelins : une femelle est donnée à un zoo, quant au petit mâle ses paroissiens décident malicieusement de l'offrir au pasteur Huuskonen pour son cinquantième anniversaire. La pastoresse n'apprécie pas vraiment, et c'est le début de la fin entre les époux. La cohabitation avec l'ourson, surnommé Belzéb, est orageuse. Mais, comme l'hiver s'installe, le pasteur se met en tête de construire un abri pour permettre à l'animal d'hiberner. Sur ces entrefaites, une jeune et jolie chercheuse en éthologie lui propose son assistance, car elle souhaite étudier le sommeil hiémal de l'ours pour étayer sa thèse de doctorat. Huuskonen, qui ne demande pas mieux, hiberne une grande partie de l'hiver dans l'abri avec son ourson et la jeune femme, qu'il se fait fort d'évangéliser et de séduire tout à la fois ! Ce qui, bien entendu, n'est pas du goût de la pastoresse, qui décide tout à trac de rompre avec son mari et avec l'Eglise luthérienne. L'évêque, qui s'arrache les cheveux à cause des frasques de Huuskonen, décide de mettre à pied ce dernier durant toute une année, pour lui permettre de se ressaisir. Le pasteur foutraque, qui ne demande pas mieux que d'être libéré du carcan sacerdotal, part sur les routes avec Belzéb, auquel il apprend toutes sortes de tours : faire le ménage, repasser, cuisiner, ranger, faire ses valises, danser, et même accomplir les prières et signes de croix... Commence alors un road-movie déjanté, sur terre et sur mer, à travers l'Europe. Les deux compagnons y croiseront toutes sortes de personnages improbables, et y gagneront en célébrité - peut-être pas en sagesse...
Un roman original et drôle, plaisant à lire, mais dont le côté hyperviril  peut irriter. L'athéisme militant revendiqué par l'auteur ne m'a pas vraiment convaincue. Il plaira sans doute aux matérialistes-jubilatoires et aux athées-et-fiers-de-l'être qui forment les trois quarts de mes amis et connaissances...
 
 

dimanche 20 février 2011

Pamela Lyndon Travers : "Mary Poppins"

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/6/8/4/9782013226486.jpgAvec ses quatre enfants, Jane, Michael, et les jumeaux John et Barbara qui ne sont encore que des bébés, Mme Banks est bien débordée. Son mari passe  le plus clair de son temps à la banque où il exerce un drôle de métier (il fabrique de l'argent pour son propre usage !), la nurse précédente vient de rendre son tablier, quant aux autres domestiques, ils ne sont pas d'un grand secours. Soudain, venue de nulle part, Mary Poppins fait irruption dans la famille, pose ses propres conditions à Mme Banks et régente la maisonnée de main de maître.
Arrivée avec le vent d'est, elle repartira quelques mois plus tard avec le vent d'ouest, accrochée au manche de son parapluie. Dans l'intervalle, elle aura fait vivre aux enfants d'extraordinaires aventures. Car Mary Poppins, très extravagante sous des dehors guindés, n'est pas une "nanny" traditionnelle. Avec son ami Bébert, durant son après-midi de congé, elle part se promener dans le paysage que celui-ci vient de tracer à la craie sur le trottoir. Un jour, elle fait voyager les enfants vers les quatre points cardinaux grâce à une boussole magique qu'elle vient de trouver par terre. Alors qu'ils visitent un magasin de jouets au moment des fêtes de Noël, ils rencontrent une créature angélique descendue du ciel pour y acheter des cadeaux. Une autre fois encore, ils se rejoignent au zoo lors d'une nuit de folie où tout est sens dessus dessous : les animaux y visitent des humains enfermés dans des cages... La mauvaise foi de Mary Poppins est telle qu'elle s'offusque lorsque Jane et Michael font allusion aux aventures extraordinaires qu'ils viennent de vivre avec elle. Cette nurse hors du commun est loin de n'avoir que des qualités : coquette et vaniteuse, elle adore se regarder dans les vitrines, elle est péremptoire, autoritaire, et se montre volontiers revêche. Pourtant, elle sait se faire aimer et respecter des enfants, et son départ inopiné de chez les Banks n'est qu'un au revoir...
Un fabuleux roman pour la jeunesse ! J'ai appris avec ravissement que l'auteur a écrit plusieurs volumes des aventures de Miss Poppins, et que le second est d'ores et déjà traduit en français...
 

samedi 19 février 2011

Anthny Hope : "Le prisonnier de Zenda"


http://img.over-blog.com/161x269/1/93/46/69/images2/654964864_ML.jpgRudolf Rassendyll, fils cadet d'un lord anglais, est un jeune homme oisif à l'esprit frivole. Au grand dam de sa charmante et sérieuse belle-soeur, il n'envisage pas le moins du monde d'entreprendre une carrière diplomatique ou quelque profession que ce soit. Rudolf est un peu le mouton noir de la famille. Il faut dire qu'il a hérité la chevelure flamboyante d'un ancêtre qui ne figure pas officiellement dans l'arbre généalogique. L'une de ses aïeules a eu jadis une idylle avec l'héritier du trône de Ruritanie, de passage à Londres, et c'est un secret de famille fort mal gardé. La Ruritanie est un royaume imaginaire aux consonances germaniques, situé au coeur de l'Europe. C'est là que l'insouciant Rudolf décide de se rendre en touriste, pour prendre un peu de repos. Il arrive au moment où l'héritier actuel du trône va être couronné. Or, une machination se trame, ourdie par le prince Michael le Noir, le demi-frère cadet de Rudolf 1er, qui souhaite ravir son trône à ce dernier. L'extraordinaire ressemblance entre Rudolf Rassendyll et son cousin le roi de Ruritanie permettra au premier de se faire passer pour le second, notamment lors de la cérémonie du couronnement. Le but est bien entendu de sauver la Couronne, qui risquerait de tomber en de bien mauvaises mains... Notre héros, selon ses conseillers les plus proches, ferait un bien meilleur roi que Rudolf 1er, si seulement il n'était pas issu d'une branche illégitime ! Il gagne bientôt le coeur du peuple, et aussi celui de la belle princesse Flavia, qui ne se doute pas de la substitution. En homme d'honneur, Rassendyll est bien déterminé à délivrer le roi légitime de la forteresse de Zenda dans laquelle il est fait prisonnier, et à lui restituer son trône. Quant à la princesse, il lui sera beaucoup plus difficile d'y renoncer, si toutefois il l'envisage...
J'avais eu vent du "Prisonnier de Zenda" pour la première fois en lisant "Passager pour Francfort" d'Agatha Christie, dans lequel une vieille tante du personnage principal, Lady Matilda, en parlait comme du premier roman que l'on autorisait aux jeunes filles dans sa jeunesse (probablement au tout début du XXème siècle). Je m'attendais donc à une lecture très convenue. Par la suite, j'ai vu une adaptation qui ne m'a pas laissé un grand souvenir. Mais, en lisant le livre, j'ai été frappée par son côté humoristique et légèrement excentrique. D'ailleurs, au vu de certains propos du narrateur, cette lecture ne devait pas être si convenable que ça pour l'époque... Mais pas de quoi s'offusquer ou saliver selon les cas, ce roman de cape et d'épée n'est pas d'un érotisme torride, dans la dernière édition française il était même catalogué "jeunesse"...

Autres avis : Folfaerie, Blanche Neige

mardi 15 février 2011

Erich Kästner : "La classe volante"


http://www.decitre.fr/gi/46/9782013217446FS.gifNous sommes à Kirchberg, en Allemagne, au tout début des années 30. "La classe volante" est le nom d'une pièce de théâtre que répètent avec enthousiasme un groupe d'élèves de troisième du lycée pour le spectacle de Noël. Jonathan, alias Johnny, en a écrit le texte, et Martin a réalisé les décors. Avec leurs copains Uli, Mathias, et Sebastian, ils y déploient leurs talents de comédiens.Tous les cinq ont des personnalités contrastées. Uli, hypersensible, souffre de son manque de courage physique, tandis que Mathias, une force de la nature, ne brille pas par la finesse. Sebastian est prodigieusement intelligent, mais ses sarcasmes ne le rendent pas particulièrement populaire. Martin, qui est le premier de la classe, a beaucoup de tempérament ; il déteste l'injustice et ne dédaigne pas se servir de ses poings au besoin. C'est un garçon sensible et fier qui souffre de la pauvreté de sa famille. Jonathan, lui, a été cruellement abandonné par ses parents, mais a eu la chance d'être placé sous la tutelle d'un capitaine au long cours et de sa soeur, qui lui paient sa scolarité et le prennent parfois en vacances.
Tous souhaitent offrir à leurs camarades et à leurs professeurs une belle représentation avant les vacances. Mais ce Noël s'annonce mouvementé. Les ennuis commencent lorsque, suite à une provocation, une bande ennemie, issue d'un établissement rival, s'en prend à leur camarade Rudi Kreuzkamm, le fils du professeur d'allemand, le séquestre dans une cave, et lui confisque les cahiers de dictées de la classe qu'il devait remettre à son père. N'écoutant que leur courage et leur sens de l'honneur, les garçons sortent sans autorisation du lycée pour défendre Rudi et récupérer leurs biens. La bataille est rude, mais ils finissent par triompher. Leur bête noire, Theodor, un garçon de première, qui assume la responsabilité de chef de chambre à l'internat, les guette à leur retour, impatient de les faire punir par M. Böck, le directeur des études. Heureusement, la réaction ce dernier - que les élèves surnomment Justus du fait de son sens de l'équité - n'est pas celle qu'on pourrait craindre...  C'est que Justus est un excellent pédagogue, juste et bienveillant, qui aime vraiment les enfants et les comprend. Il les exhorte d'ailleurs à ne jamais oublier leur jeunesse ! Lui-même ne l'a pas oubliée, et sa fidèle amitié envers un ami d'enfance émeut les lycéens, qui lui réservent une belle surprise... D'autres surprises, mais aussi des épreuves, se succèderont durant ces quelques jours. Noël ne sera peut-être pas joyeux et sans nuages pour chacun d'entre eux, mais il sera, à coup sûr, inoubliable.
Ce roman est vraiment formidable. L'auteur, Erich Kästner, s'y met malicieusement en scène dans le prologue et l'épilogue. Il y fait passer ses idées, soit au travers de la narration, soit par des adresses directes à ses jeunes lecteurs, auxquels il parle avec empathie et franchise. en matière d'éducation, c'est un novateur, puisqu'il prêche la pédagogie par l'exemple et l'appel à la raison. Plutôt que de décrire l'état de l'enseignement tel qu'il est à l'époque où il écrit, ou tel qu'il l'a connu dans sa jeunesse, il choisit de montrer, à travers le personnage de Justus, la façon dont on peut s'adresser aux enfants, en particulier aux jeunes garçons, dont le passage à l'âge adulte est plus difficile. Sur fond de crise économique, il dénonce également l'injustice faite aux pauvres, tels les parents de Martin, qui ne peuvent plus offrir à leur fils le billet aller-retour qui lui permettrait de venir fêter Noël avec eux. La honte ressentie par les chômeurs et leur famille est un scandale, parce qu'ils ne sont en rien responsable de cette situation. Enfin, parce qu'il a  fondamentalement confiance en eux, Kästner exhorte les jeunes à se dépasser, à ne pas se laisser enfermer par l'image que les autres leur renvoient.
Bien entendu, un auteur humaniste de la trempe d'Erich Kästner ne pouvait plaire à Hitler, qui a ordonné l'autodafé de ses livres. L'auteur a cependant choisi de rester dans son pays, et a vécu à Berlin durant la majeure partie de la guerre, afin d'être témoin des événements.


 
 
 

 

jeudi 10 février 2011

Arthur Slade : "La cité bleue d'Icaria"

http://www.images.hachette-livre.fr/media/imgArticle//MASQUELCE/2011/9782702434642-V.jpgSelon une légende bien connue de la mythologie, Icare, fils de Dédale, était prisonnier avec son père dans le labyrinthe construit par ce dernier ; pour s'en échapper, tous deux avaient choisi la voie des airs, en volant grâce à des ailes collées à leurs bras par de la cire. Mais Icare s'étant approché trop près du soleil,  la cire avait fondu, et le jeune homme s'était noyé dans la mer qui porte aujoud'hui son nom (Icarienne). 
C'est tout au fond de la mer, mais du côté de l'Irlande, que des utopistes, sous la houlette d'une certaine Delphina Monturiol, ont bâti une cité nouvelle nommée Icaria. Cette "cité bleue" construite dans les fonds marins bénéficie d'une technologie très avancée, et ses habitants y vivent dans une harmonie parfaite, et selon des principes égalitaires. Nous sommes dans la seconde moitié du XIXème siècle, en pleine période victorienne, et les services secrets français et britannique s'intéressent de près à l'Ictineo, un mystérieux sous-marin qui fait des va-et-vient entre la base sous-marine d'Icaria et la surface. Ils décident d'envoyer leurs meilleurs agents enquêter sur place. Mais la Confrérie de l'Horloge, une société secrète aux buts nébuleux, s'y intéresse également.  Modo, très jeune agent secret doté d'un physique épouvantable, a la faculté stupéfiante de prendre n'importe quelle apparence. Son courage et son ingéniosité en font un espion redoutable. Mais, recueilli par les Icariens alors qu'il allait se noyer dans les eaux glacées de l'Atlantique Nord, il se rend à l'évidence : il est bel et bien prisonnier, d'abord à bord de l'Ictineo, ensuite dans la cité d'Icarien, car ses hôtes n'ont aucune  intention de le laisser repartir ! Il ne sait à qui se fier, entre Colette, séduisante espionne française capturée par les Icariens quelque temps avant elle, et un agent insaisissable, embarqué avec lui dans le sous-marin, tous deux désireux de faire alliance avec lui. Lorsqu'une bataille éclatera à la surface de la mer, opposant les Icariens à d'impitoyables ennemis, chacun devra choisir son camp, et affronter des périls extrêmes...
Durant les deux premiers tiers, j'ai été happée par le récit, mouvementé, original et lein de rebondissements. Pourtant, je ne raffole pas des romans d'espionnage en général. J'ai également apprécié l'aspect scientifique de ce roman - même si les explications me passent souvent au-dessus de la tête. J'ai tout de même été frappée, concernant l'invisibilité de l'agent Griff, par le fait que chaque cellule de son corps est invisible, mais que son sang ne l'est plus lorsqu'il saigne : pas très logique ! Quant au procédé par lequel ce personnage a été rendu invisible, il ressemble sur le principe à celui utilisé dans le même but par le professeur Potasse dans "Fantômette en plein mystère" ; farfelu, à mon avis !
Le dernier tiers de l'ouvrage m'a paru plus fastidieux : les récits de batailles ne sont pas mon rail de coke, et la fin, très échevelée, où les héros s'en sortent in extremis en bravant mille dangers, est assez classique dans les romans d'aventure et d'espionnage, elle ressemble également aux films américains dont le cinéma d'action regorge.
Par ailleurs, s'agissant du deuxième tome d'une série, et n'ayant pas lu le premier, "La Confrérie de l'horloge", j'ai par moments été perplexe du fait d'éléments que je ne connaissais pas...

Autres avis : Emmyne, Dehlya, Laure
 
Merci aux éditions MSK - Le Masque pour cet envoi-surprise.

dimanche 6 février 2011

Elena Poniatowski : "Cher Diego, Quiela t'embrasse"


http://3.bp.blogspot.com/_HAigtcrFGOM/TOwSlyKXIZI/AAAAAAAAANQ/bYoSmo6NPIs/s1600/Elena.jpgCe court roman épistolaire retrace une correspondance imaginaire à sens unique : douze lettres signées Quiela, adressées à un certain Diego. Quiela est le surnom affectueux que son mari Diego Rivera a donné à sa première femme, Angelina Beloff, avec laquelle il a vécu dix années tumultueuses à Paris, avant de l'abandonner sans un adieu, se contentant de lui adresser des mandats de temps à autre.
Angelina Beroff, jeune Russe émigrée en France afin d'y suivre les cours des Beaux-Arts, rencontre le Mexicain Diego Rivera, également peintre, génie charismatique à la personnalité flamboyante, monstre d'égoïsme et d'inconséquence. Ils se marient en juin 1911, vivent dans la pauvreté. Jusque-là passionnée par son art, qu'elle plaçait au-dessus de tout, Angelina se laisse progressivement déposséder d'elle-même. Elle lui prépare ses couleurs, s'efface devant lui, met tout en oeuvre pour lui permettre de déployer son talent.  La jeune femme, subjuguée par son mari, vit dans son ombre, laisse s'étioler sa propre créativité, sous l'emprise d'un "monstre sacré" qu'elle place sur un piédestal. Russe francisée, elle va jusqu'à se mexicaniser sous son influence, et tolère avec amertume ses nombreuses liaisons. C'est que Diego possède cette surabondance de vitalité non disciplinée, doublée d'un égocentrisme forcené, qui l'amènent naturellement à prendre toute la place et à monopoliser l'attention, où qu'il soit. Tout lui est dû, estime-t-il, et sa Quiela lui passe tout. Mais il est également un visionnaire, inspiré, stimulant, et Angelina a l'impression qu'il lui ouvre de nouveaux horizons.
Lorsqu'elle tombe enceinte, il pousse les hauts cris : cet enfant l'empêchera de peindre par ses cris ! Mais il réalise plusieurs portraits d'elle enceinte, et après la naissance du bébé. Parce qu'ils ont faim et froid, un couple d'amis accepte de prendre en charge le petit Dieguito durant l'hiver. Malheureusement, le petit décède quelques mois plus tard, victime d'une méningite. Le chagrin d'Angelina est poignant, mais son mari, qui sème pourtant des enfants naturels çà et là avec désinvolture, lui refuse un deuxième bébé. Il finit par prendre le large, retournant au Mexique où il devient une grande figure nationale, tant par sa peinture que par ses engagements politiques. Son union durable, mais orageuse, avec Frida Kahlo, elle-même peintre de grand talent, contribuera à leurs gloires respectives, rejetant dans l'ombre  ce premier mariage qu'il a eu tôt fait d'oublier. Lorsque, en 1935, Angelina se rend au Mexique, il la croise par hasard lors d'un concert, et passe devant elle sans la reconnaître... Rien d'étonnant à cela, les êtres trop généreux et qui s'oublient pour les autres sont rarement récompensés de leur patience et de leur délicatesse !
Ces lettres, pour apocryphes qu'elles soient, sont bouleversantes. Avec subtilité, l'auteur y laisse transparaître les personnalités respectives des protagonistes. Je sors de cette lecture avec un sentiment de tristesse et de colère. Mais quel gâchis, bordel ! Pourquoi faut-il que des femmes talentueuses et passionnées comme l'était Angelina Beloff s'infligent de tels tourments et sacrifient leur art pour des hommes qui ne leur apporteront au final que souffrances et poudre aux yeux ?
Elena Poniatowska, qui descend par son père du roi de Pologne, et est d'ascendance franco-mexicaine par sa mère, vit au Mexique, où elle est écrivain et journaliste. Elle est également très impliquée en politique.

 
Pour en savoir plus sur la vie de Diego Rivera, vous pouvez visiter cette page, où figurent des reproductions de ses oeuvres. Pour vous familiariser avec son oeuvre, il y a le site de la Fondation Diego Rivera (en anglais). Et sur cette page (en anglais), on trouve également des reproductions de plusieurs tableaux d'Angelina Beloff.

samedi 5 février 2011

José Saramago : "Caïn"

http://www.decitre.fr/gi/03/9782021026603FS.gifCe roman blasphématoire a suscité la grogne des autorités religieuses au Portugal, quelque vingt après "L'Evangile selon Jésus-Christ", du même Saramago, qui avait valu à celui-ci d'être excommunié (la belle affaire pour un athée, anticlérical de surcroît !) et l'avait incité à s'expatrier pour aller vivre à Lanzarote. C'est l'Ancien Testament réinventé, rédigé dans un style très particulier : pas de majuscules aux noms propres, comme pour désacraliser encore plus celui de Dieu, pas de retour à la ligne ni de quadratins pour marquer les dialogues, des phrases longues et complexes... Saramago se place du point de vue de Caïn, meurtrier de son frère Abel, et en fait un révolté, dont le courage et la lucidité l'amènent à s'opposer à son Créateur, premier responsable selon lui du mal sur Terre et de la détresse humaine. Banni par Dieu après son crime, Caïn porte  désormais sur son front une marque qui l'ostracise, mais également le protège : nul ne peut lui porter atteinte. Il erre d'une cité à l'autre, de massacre en désastre, à travers l'espace et le temps, assiste à la prise de Jéricho, est le témoin consterné de la destruction de Sodome et de Gomorrhe, et de la chute de la tour de Babel, empêche le sacrifice d'Isaac par son père Abraham... Inlassablement, il maudit ce Dieu jaloux, orgueilleux, méchant et inconséquent, jusqu'à la rébellion ultime, lors de l'épisode de l'Arche de Noé, où la créature défie son Créateur et lui inflige une défaite cuisante et définitive...
Une lecture de l'Ancien Testament qui n'est pas sans pertinence ni sans intérêt, mais qui me semble quelque peu convenue, et superficielle. Oui, la Bible a été écrite par des hommes, et oui son contenu a de quoi nous affliger parfois, mais elle n'est pas à lire au premier degré, tout de même ! Les théologiens sérieux admettent parfaitement que les récits bibliques ont une valeur symbolique, qu'ils peuvent être lus à des niveaux différents, et que l'image de Dieu qu'ils véhiculent est anthropomorphique.
En lisant ce roman, j'ai soupiré plus d'une fois en me demandant ce qu'il y avait de si original à se dire athée-et-fier-de-l'être. A chaque fois qu'il est question de Dieu dans la conversation, vous pouvez être sûr d'entendre les "esprits libres" de service, anticonformistes autoproclamés, bêler de concert qu'il faut éradiquer les religions, que le monde entier irait mieux si la Bible n'existait pas, que le christianisme n'a fait que du mal en deux mille ans d'existence (ce qui est non seulement simpliste, mais archifaux)... Le prix Nobel 1998, fort de ces poncifs, a lu l'Ancien Testament en diagonale et en a fait un roman, qu'il agrémente de réflexions très limites sur le peuple juif, dans sa description du massacre des Madianites par les tribus d'Israël, faisant un parallèle implicite avec la situation actuelle dans les territoires occupés. Comme si les Hébreux des temps bibliques étaient les mêmes que les Israéliens d'aujourd'hui, et comme si on pouvait mettre dans le même sac tous les individus d'une nation donnée ! D'après un article du Point, «Saramago a estimé que son livre "ne causera pas de problèmes dans l'église catholique parce que les catholiques ne lisent pas la Bible (...) Le livre peut gêner les Juifs mais cela m'importe peu", a-t-il souligné. » Nous voilà éclairés.
Il fau toutefois préciser que les écrits iconoclastes de Saramago témoignent d'un certain courage, les pays latins demeurant très empreints de catholicisme, avec une mentalité très cul-bénit qui doit être assez pesante. Je ne serai sans doute jamais une grande lectrice de ce monsieur, mais je me réjouis de vivre dans un pays où les écrivains sont libres de leurs convictions et où le blasphème n'est pas passible de sanctions.                 
 
 
 
 
Pour mieux connaître la pensée de Saramago, vous pouvez lire l'entretien qu'il a accordé à Didier Jacob, en 2006.

vendredi 4 février 2011

"A la recherche du temps perdu", un téléfilm de Nina Companeez

 
Dernièrement, j'ai regardé sur France 2 le téléfilm en deux parties de Nina Companeez : "A la recherche du temps perdu", d'après l'oeuvre de Marcel Proust. Formidable réussite selon les uns, ratage phénoménal selon les autres, les avis sont assez tranchés. Et avant même sa diffusion, les lecteurs de Proust étaient très divisés sur la possibilité, voire la légitimité d'une adaptation. N'ayant jamais lu à ce jour la Recherche, je ne me prononcerai pas sur la question de savoir si le téléfilm est fidèle ou non à l'esprit de cette oeuvre romanesque. Quant à la lettre, il me paraît assez malaisé de retranscrire en quatre heures un monument littéraire de quelque 2400 pages. Il semblerait que cette gageure ait pour origine la volonté du président Sarkozy, grand manitou des chaînes publiques, de faire de france 2 l'équivalent hexagonal de la BBC en y proposant des téléfilms adaptés de chefs-d'oeuvres de la littérature (voir cet article sur le site de Courrier International). Pour une fois que Sarkozy veut favoriser l'émergence de la culture, on ne s'en plaindra pas, mais les têtes pensantes de France 2 auraient pu, soit limiter leurs ambitions et n'adapter que l'un des tomes de l'oeuvre de Proust, soit accorder plus de moyens afin de pouvoir réaliser un téléfilm beaucoup plus long.
Et que raconte ce téléfilm ? C'est l'histoire d'un jeune homme introverti et maladif,  hypersensible et quelque peu efféminé, couvé par sa mère et par sa grand-mère. Parce que sa fortune lui permet de vivre confortablement dans l'oisiveté, il n'a rien d'autre à faire que de se  distraire (mondanités, théâtre, lectures, voyages) et de cultiver son penchant pour l'introspection. Les détracteurs de Proust en tirent argument pour gloser sur la vacuité de son oeuvre. Rappelons-leur que la majorité des écrivains du passé étaient des oisifs, aristocrates ou grands bourgeois, et qu'ils écrivaient généralement sur leur milieu qu'ils connaissaient bien. Le même reproche a été fait à Nathalie Sarraute, parce que ses romans parlaient de la bourgeoisie, à une époque où le terme de bourgeois était un gros mot (les plus anti-bourgeois étant, comme de juste, des bourgeois qui ne s'assumaient pas). Bref.
Ce narrateur désoeuvré ambitionne de devenir écrivain, mais préfère se consacrer à la vie mondaine. Pour l'heure, il se remet difficilement d'un grand chagrin d'amour, causé par Gilberte Swann, une amie d'enfance. Pour le consoler et le fortifier, sa grand-mère l'emmène passer l'été à Balbec, une station balnéaire à la mode. Il y fait des connaissances, entre autres le baron de Charlus, la charmante Albertine et ses amies, le peintre Elstir, les Verdurin. Il tombe amoureux des "jeunes filles en fleur", tout un petit groupe de demoiselles délurées, dont la liberté et la gaieté scandalisent la bonne société de Balbec. Parmi elles, il finit par s'éprendre d'Albertine, qu'il rêve de posséder, et qui se dérobe à lui. Il la fréquente assidûment, et, rentré à Paris, l'oublie pour la duchesse de Guermantes, qui se moque bien de lui. Toujours féru de mondanités, il fréquente les salons, y croise de beaux spécimens de snobs et de médisants, se fait le témoin des moeurs "contre-nature" de son ami Charlus. Il joue les voyeurs avec délectation,  tout en s'indignant vertueusement au sujet de penchants qu'il partage sans se l'avouer. Quelque temps plus tard, de retour à Balbec, il tente d'y retrouver ses premières impressions, revoit Albertine, joue avec elle au chat et à la souris, lui affirme qu'il ne l'aime pas, mais la veut pour lui seul. Comme il la soupçonne d'homosexualité, il la convainc de venir passer quelques semaines chez lui à Paris en sa compagnie, car il souhaite, non seulement la posséder, mais la contrôler.
La cohabitation entre eux deux devient vite invivable, car elle repose sur la jalousie, la cruauté et le mensonge. Après qu'Albertine se soit enfuie, il apprend sa mort accidentelle. Effondré, il n'en continue pas moins à se tourmenter au sujet de ses moeurs, et charge un loufiat de mener une enquête à Balbec là-dessus, ce qui ne fait que raviver ses tourments... Sa vie sociale mouvementée sert d'aliment à sa vie intérieure, très dense. Le narrateur, qui observe beaucoup, vit  beaucoup par procuration, et s'implique finalement peu en société. Il ne parvient pas à garder les femmes qui lui plaisent, et fantasme sur l'homosexualité des autres pour mieux refouler la sienne. Parce que le temps inlassablement s'écoule et  lui échappe, il est sans cesse à l'affût de ce qui lui rappelle le passé, ses anciennes sensations, ses amours perdues... Sa vocation d'écrivain, qu'il finit par réaliser, lui permet de cristalliser le souvenir, de parvenir au "temps retrouvé".
Que penser de ce téléfilm ? Il semble, d'après les lecteurs de Proust, qu'il a fait l'impasse sur de nombreux aspects du roman,  et en a malmené la chronologie, mais je vois mal, encore une fois, comment il aurait pu en restituer la trame en si peu de temps... J'ai trouvé déroutant le générique du début, où on voit les acteurs se préparer et se présenter aux téléspectateurs, je ne vois pas bien l'intérêt de cette mise en abyme... Le début du premier épisode m'a prodigieusement ennuyée, et j'ai mis un certain temps à accrocher à l'histoire, tant le narrateur (Micha Lescot) me paraissait plat dans son jeu et verbeux dans la narration off. Par la suite, j'ai tout de même été séduite, tant par le jeu des acteurs (Micha Lescot étant tout de même assez inégal) que par les décors. La Belle Epoque est somptueusement reconstituée. En ce qui me concerne, cette adaptation m'a donné envie de lire Proust, dès que j'aurais du temps (perdu ? retrouvé ? on verra bien...), et de voir d'autres films de Nina Companeez.


jeudi 3 février 2011

Christine Jeanney : "Une heure dans un supermarché"

http://lesnouvelleslecturesdemartine.hautetfort.com/media/00/02/2058177621.jpgL'auteur décide de flâner une heure dans un supermarché un lundi matin, en quête de personnages... De rayon en rayon, elle entrevoit des hommes et des femmes dont elle imagine la vie. Elle leur attribue un nom, un métier, une personnalité, et les suit tout au long de leur journée. Avec tendresse, humour et empathie, Christine Jeanney donne chair et âme à ces anonymes, et pénètre sans effraction dans leur quotidien. Nous faisons ainsi la connaissance d'un père de famille démuni face à son petit garçon autiste, de ces grands-parents on ne peut plus ordinaires que leur petit-fils prend pour des extra-terrestres menant une double vie, d'un ancien sculpteur déraciné, amer, pour qui la vieillesse est un naufrage, de ce pélerin qui, en route vers Saint-Jacques de Compostelle, réalise avec angoisse qu'il a perdu la foi. Dix-huit nouvelles, dix-huit portraits contrastés,, du plus banal au plus atypique, dix-huit cheminements qui parfois s'entrecroisent, puisque c'est d'un tout petit monde dont il s'agit, à l'échelle d'un quartier d'une ville de province.
Au final, pour moi qui aime les nouvelles, une lecture bien agréable. Le mode de narration m'a fait penser au roman "Lignes" de l'auteur japonais Ryu Murakami, lu il y a quelques années, mais la comparaison s'arrête là, l'univers de Murakami n'étant pas des plus légers...
 
 
 
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Merci à Martine d'avoir bien voulu faire voyager ce livre !
 
 
Vous pouvez également visiter le site de l'auteur
 
 
Cette lecture participe au challenge  "1% de la rentrée littéraire 2010".
 
 
1pourcent

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